Françoise Bonardel : Vous avez une double formation, dinfirmière et de jardiniste, vous animez lassociation "Belles Plantes" qui cherche à promouvoir lart du jardin. On en connaît surtout laspect esthétique, et moins la dimension thérapeutique et humanitaire qui nous intéresse prioritairement ici puisque vous avez entrepris de réinstaller la nature en milieu hospitalier sous forme de petits jardins permettant aux malades de sadonner à la culture des plantes et légumes et à la contemplation. Parlez-nous de votre parcours et de ce qui vous a poussé à créer autre chose que des "espaces verts" classiques en milieu hospitalier ?
Anne Ribes : Quand jy pense, jai limpression davoir eu plusieurs vies.
- Une vie de petite fille pas sage du tout, avec quatre garnements de frères, une grande sœur, pas de papa, car mort dans un accident de voiture quand j’avais quatre ans et une grand-mère très sévère qui devenait une autre personne quand elle était dans son jardin. "Nona" c’est comme cela qu’on l’appelait, m’impressionnait beaucoup, mais je l’aimais. Veuve de bonne heure d’un officier de marine, elle était toujours très élégante dans ses longues robes noires et ses tabliers assortis. C’était une personne respectable. Des chapeaux à chaque saison, toujours les mêmes, mais toujours avec un ruban différent. Des bas noirs et de grandes chaussures plates noires également, je m’en souviens car pour moi elle avait de grands pieds très fins, et, un grand jardin! Un panier adapté aux travaux du jour : le beau bien plat pour les fleurs d’église, car, bien sûr, elle fleurissait l’autel. Plus jeune, elle peignait des fleurs et des chiens et elle avait gardé l'habitude de dessiner et de broder nos serviettes de table... Elle était de ces gens qui savent tout faire. Elle avait une écriture magnifique, cuisinait à merveille quand elle le voulait ou le pouvait car elle devait faire la cuisine avec rien, comme beaucoup de grands-mères à cette époque, ah! les pâtés de lapin de Nona. On nous racontait que pendant la guerre c’était devenu des pâtés hippo : un peu de viande de cheval, un peu de lapin, du pain et beaucoup de thym. Et ses confitures, ses œufs datés...
Elle savait toujours ce quil fallait faire au jardin, avec une aisance extraordinaire. Et, du coup, je savais quil ne fallait pas mettre en terre avant la lune rousse de mars, etc... Cest entré comme le Je vous salue Marie et le Notre Père, car elle était très pieuse et nous faisait faire notre prière tous les jours. Vérité de dogmes : cela se fait, cela ne se fait pas. Mais il me restait quand même beaucoup à apprendre pour préparer un BTS horticole!
- Une vie de jeune fille du 16ème "bien élevée" à lInstitut de Lübeck.
- Une vie dinfirmière Croix-Rouge avec des drôles de moments, en clinique chirurgicale, partagés de banalités affectives et amicales, au Club Méditerranée, à lHôpital Américain, auprès de grands malades : jy ai appris la souffrance, la mort, la douleur...
- Une vie damoureuse. Je suis tombée sur un rebelle journaliste, fréquentant les révolutionnaires et les humanitaires de tout poil, mais fou de culture et de musique. Ensemble, nous avons créé le Comité de Soutien au Peuple Tibétain. Une aventure qui se poursuit...
- Une vie de mère de famille : ça a été toute ma vie, cétait toute ma vie. Il y a deux miracles pour moi. Le premier, les enfants, on rencontre quelquun, on laime, et un être naît... Jen ai deux, je peux le dire, cest formidable et ça vous apprend beaucoup... Et le deuxième, le jardinage, une graine, de leau, du soleil, quelquefois de la terre et arrive une carotte, un arbre... Cest magique. Comme je le disais récemment à ma maman (car jai toujours ma maman) qui a plus de quatre-vingt quatre ans, qui entretient le jardin de Nona, devenu son jardin et qui continue à me transmettre cet amour des plantes. Je lui disais "si javais su que cétait si bien les enfants jen aurai eu sept." (Rires).
- Une vie de "bâtisseuse" par la remise en état dun grand domaine et d'une maison proche de la ruine où il a fallu poser des tuiles et du placoplâtre, planter des choux et des pommiers...
- Une vie détudiante à nouveau car on néchappe pas à son destin jardinier : BTS dart du jardin, un peu de tibétain aux Langues O, du dessin et beaucoup de chant grégorien...
- Et enfin, mais cest peut-être lessentiel, une vie spirituelle : jai eu la chance extraordinaire de rencontrer des maîtres tibétains (et pas des moindres!) et de découvrir que mon esprit "était un jardin".
Comment concilier lamour du jardin et lenvie de soulager la souffrance ? Cest en partant de cette réflexion et de cette pratique que je me suis retrouvée en face denfants et dadultes en souffrance, à imaginer quil serait possible de mettre à leur service aussi bien mon expérience dinfirmière que le choix plus récent de devenir jardiniste (jardiniste : Nouveau Larousse Illustré 1900 : artiste qui dessine les jardins). Des espaces immenses dans les hôpitaux existent. Lors dun détour dans la green society de la place Vendôme, la présence de prospectus des hôpitaux de Paris sur une mini-serre pleine de charme et de passé, minterpelle. Ca y est! le lien est fait. Un "Réseau hôpital vert" avec lidée dy créer "le paradis, tout de suite".
Aujourdhui aucune de mes vies ne sest annulée : elles se sont toutes superposées. Ce que jai appris, cest que lorsquune idée vous vient et quelle sinstalle fortement en vous, il ne faut pas sy refuser. Il faut sembarquer, sengager, ne pas craindre de passer à lacte. Cest cela que nous avons fait, mon mari et moi.
De là est née lassociation "Belles Plantes", le jardin potager des enfants à la Pitié-Salpètrière, le jardin des anciens à lhôpital Fernand Widal, et de nombreux projets que nous souhaitons mettre en chantier. On nous a proposé récemment dinstaller un jardin dans le service de gérontologie dun grand hôpital de la région parisienne dont les pensionnaires accueilleraient une classe de maternelle. Nous avons aussi créé un site internet et ce printemps verra naître lébauche du "réseau", avec la réunion de dizaines dinitiatives convergentes, un peu partout en France et en Belgique. Il y eut aussi cette récompense prestigieuse, qui nous a beaucoup aidés, le premier trophée "Terre de femmes", remis sous la Coupole par la Fondation Yves Rocher-Institut de France. Au dernier moment, jai dû improviser un petit discours et ça donnait à peu près cela :
"On ne remercie jamais assez la nature. Si javais mon avis à donner je suggèrerais une pratique très simple, quasiment hygiénique (nos grands-mères appelaient cela "actions de grâces"). Il sagit douvrir tous les matins sa fenêtre, de voir le temps quil fait : si le soleil brille ou sil pleut, et doffrir les bienfaits de ce temps au bonheur de tous. Pour moi cette façon de positionner son esprit est le chemin direct vers lart du jardinage. C'est-à-dire vers lart qui consiste à regarder et à faire de cette terre un "Paradis". Ah! Bien sûr, me diriez-vous, cette vision nest-elle pas un peu idyllique, angélique ? Je dis bien quil sagit dun début. Après viennent leffort et les travaux. Mais la récompense a quelque chose de magique, car ce qui nous est donné de surcroît cest une sorte de réconciliation, une sorte de guérison."
Françoise Bonardel : Vous avez cotoyé nombre de maîtres tibétains et fait vôtres les valeurs du bouddhisme. Pouvez-vous nous parler de la place de la nature et du rôle de sa contemplation dans les enseignements du Bouddha ?
Anne Ribes : Pour des raisons historiques évidentes, la nature et sa contemplation sont présentes dans toutes les grandes traditions spirituelles, monothéismes y compris. Mais à la différence de ces derniers, le bouddhisme ne véhicule ni lhypothèse de la création divine ni le mythe de lexpulsion du paradis, c'est-à-dire du jardin, à la suite du péché originel, entraînant la malédiction : "tu gagneras ta vie à la sueur de ton front". Chassé, maudit, lhomme se pense investi dun droit et presque dun devoir de domination sur la terre, sur leau, sur lespace et tous les êtres vivants, jusqu'à ne plus voir en eux que des outils. Marx est logique lorsquil en parle en termes de moyens de production. Mais ne sont-ils que cela ?
Le bouddhisme entretient avec la nature une relation bien différente, qui sexprime dans une pléthore de signes, de symboles, de métaphores. Cest au pied dun arbre pipal que le Bouddha connaît léveil, et comme le rappellent aujourdhui encore les moines de la forêt en Thaïlande, il nest de meilleur lieu de méditation que sous la ramure dun grand arbre. Cest dans un parc, à Sarnath, quassis à même le sol, il délivre son premier enseignement, devant des gazelles attentives, dont on retrouve limage au fronton des temples. Signe de son inspiration et de la véracité de son propos, il "prend la terre à témoin", leffleurant légèrement du bout des doigts de sa main droite. Et puis il y a le lotus, dont nous reparlerons, qui est omniprésent. Pour faire un raccourci un peu saisissant on pourrait donc répondre à la question Qui est le Bouddha ? : "Un homme, assis en lotus, qui touche la terre et nous montre notre nature." Cest en tout cas la vision que je garde en tête, en regardant presque tous les jours cette photographie du maître Tibétain Kalou Rinpoché, assis en posture de méditation au milieu dun champ de fleurs, au monastère de Kagyu Ling, en Bourgogne.
Françoise Bonardel : Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par "pédagogie du lotus" ? Est-ce là une expression spécifiquement bouddhique, ou peut-elle être aisément compréhensible par tout un chacun ?
Anne Ribes : Le lotus est lune des représentations les plus courantes du dharma, lenseignement du Bouddha. Mais bien sûr, lorsque je parle de pédagogie du lotus, ce nest pas une expression canonique, juste une divagation personnelle. On sait que la fleur de lotus, particulièrement odorante, harmonieuse et bénéfique, plonge ses racines dans une boue putride, un humus (un mot qui a la même racine sanscrite que celle du mot humain) fait déléments en décomposition. Cest le symbole évident dune transformation que nous avons tous à accomplir, naturellement pourrais-je dire. Cest aussi la transmutation de tout ce qui nous entoure. De cette fleur née de nos miasmes, il a fait son trône, comme le montrent toute les représentations honorifiques du Bouddha. Et le Précieux Maître, introducteur du bouddhisme au Tibet, Padmasambhava, porte en lui la nature du lotus où il est né, comme son nom lindique. Enfin, linsurpassable mantra de six syllabes, celui du tout compatissant Avalokiteshvara (Om Mani Padme Hung), ne fait-il pas référence au lotus, padma, comme siège du joyau, qui nest autre que notre accomplissement au moyen de la compassion ?
Françoise Bonardel : Je suis frappée, à vous entendre et à vous lire, par la coexistence de deux aspects à première vue antagonistes de votre vision de la nature : la stabilité et la mobilité ; le mouvement et le repos. Car la nature allie en effet ce qui demeure, ce qui donne une impression dextrême stabilité - à limage de larbre fortement enraciné et en apparence indéracinable - et ce qui toujours sécoule et change. Ce que le bouddhisme nomme dailleurs impermanence. Comment éveiller des enfants autistes à ces deux dimensions simultanées de lactivité naturelle, que bien des êtres dits "normaux" ont déjà du mal à intégrer dans leur complémentarité ?
Anne Ribes : Précisément, la contemplation de la nature, si le mot convient au bouddhisme, nest pas ladmiration dun prodige éternellement stable, mais tout au contraire la perception dun mouvement sans fin ou tout sécoule, se transforme et nous montre par là le caractère illusoire et finalement "vide" de tous les phénomènes. Cette vacuité est très difficile à imaginer car elle est très paradoxale pour nos esprits occidentaux habitués à une logique qui veut quune chose soit ou ne soit pas, en somme une logique de lexclusion. Rien de tel ici, puisque cest précisément le regard que nous portons sur cette grande nature dans sa réalité mouvante qui nous mène à la conscience de la vacuité. Cest toute la force de lenseignement de Nâgârjuna et du Mâdhyamika, qui sexprime également dans cette formule apparemment complexe de la prajñâ pâramitâ "la forme est le vide". La tradition Zen insiste sur ce point et il y a un très joli texte de Dôgen évoquant un champ de fleurs, que je ne peux résister à vous citer : "Cette vacuité fleurira comme des centaines dherbes qui fleurissent... En voyant léblouissante variété des fleurs de la vacuité, on imagine une infinité de fruits de la vacuité. On observe la floraison et la chute des fleurs de la vacuité et delles on apprend le printemps et lautomne." Cette pédagogie de léveil me semble valable pour tous les êtres et concerne aussi bien ceux qui sont apparemment "normaux" que ceux qui souffrent dune "désorientation" à laquelle on cherche un remède. Il est intéressant de souligner que cest principalement parmi les psychiatres et éducateurs en psychiatrie que nos idées ont trouvé un écho. Nous avions dailleurs un très beau projet, qui na pas encore vu le jour, pour un service durgences psychiatriques en région parisienne, dun "jardin dorientation" fondé sur un jeu visuel entre la masse dure dun rocher, le cycle des végétaux, légumes et fleurs, lharmonie dune plantation, le mouvement des bambous... Un peu comme il est dit que la contemplation dun jardin zen vaut la lecture dun grand texte.
Françoise Bonardel : Quel rôle joue le retour au silence dans votre pédagogie ? Nest-ce pas là quapparaît laspect vraiment contemplatif du rapport à la nature que vous cherchez à restaurer ? Nest-ce pas également le silence qui rapproche contemplation et méditation ?
Anne Ribes : Plutôt que de silence je parlerais de communication non-verbale. Cest vrai, les fleurs ne parlent pas mais elles nen sont pas moins bavardes. Quest-ce quune fleur ? Cest un support, un véhicule. En sadressant aux sens par sa forme, sa couleur, son odeur, elle se charge comme une messagère de ce que les mots ne peuvent dire. Ainsi la fleur offerte par lamoureux à lamoureuse, la fleur déposée par le croyant sur lautel, la fleur, même, apportée au défunt. Une tradition zen rapporte que la première transmission du dharma, du Bouddha Sâkyamuni à son disciple Mahâkâsyapa, se fit sans un mot, par le simple regard sur une fleur que le Maître tenait dans sa main : "Jadis le vénéré du monde était au Pic des Vautours. Il leva une fleur devant lassemblée. A ce moment là tous demeurèrent silencieux. Seul le vénérable Kâsyapa sourit." Sans atteindre de tels sommets, il me semble que les végétaux, dans leur multitude de formes et de goûts, peuvent aussi être des véhicules de compassion et de compréhension. Ne sont-ils pas à la base de lalimentation de toute les formes de vie, y compris de celle des animaux que nous dévorons allègrement. Ne méritent- ils pas soins, respect et reconnaissance ? Lexpérience que je mène avec des enfants plus ou moins mutiques me prouve à lévidence à quel point, fût-ce dans un minuscule périmètre au sein dun hôpital parisien, les plantes et lattention quon leur porte sont de formidables "éveilleuses". Boire une tisane de menthe que lon vient de cueillir avec un enfant en souffrance psychique est un moment de communication et de bonheur inoubliable. Un petit satori.
Françoise Bonardel : Votre engagement, ainsi que celui de votre mari Jean-Paul Ribes, en faveur du Tibet est bien connu. Quelque chose vous a-t-il particulièrement frappé dans le rapport à la nature des peuples himalayens ? Une nature très rude, faut-il le rappeler, et aussi grandiose quimpitoyable.
Anne Ribes : Comme la très bien montré Fernand Meyer, la perception de lespace naturel est un fait culturel majeur et, en ce qui concerne les Tibétains, elle est extrêmement significative. Espace sans limites, terre et ciel confondus, vallées immenses, hautes montagnes, plateaux à perte de vue. Cela pourrait effrayer et dailleurs les colons Chinois qui occupent le pays, venus souvent de régions où lon préfère les jardins clos de murs et ombragés, sy retrouvent mal. Cest là que lesprit entre en jeu, car cette spatialité est souvent vécue comme une invitation à mettre son esprit et son coeur au large. Je me souviens de Sogyal Rinpoché disant, presque avec gourmandise, "try to be spacious". Quoi de plus inspirant en effet, une fois le moment de crainte passé, que ce feng shui planétaire, cette formidable harmonie des éléments. Et puis ces grottes, ces torrents, ces rochers sont tous habités par des divinités, des protecteurs courroucés ou paisibles, métaphores de nos états desprit. Notre esprit, encore lui, charge le cheval de souffle (Lung-ta) sous forme de drapeaux de prières qui claquent au vent afin de multiplier bénédictions et formules propitiatoires. Tourner autour du Mont Kailash, comme le font chaque année des milliers de pèlerins, toucher leau du lac Manasarovar, se prosterner dans la poussière du sol, allumer des feux odorants de genévrier, lancer de la farine dorge (tsampa) au vent en criant "Lha Gyalo", "les dieux sont vainqueurs", offrir dune chiquenaude, comme le font les nomades, quelques gouttes du tchang ou du thé que lon va boire aux divinités de la terre, tout cela nous met à lunisson du monde et crée une joie profonde, une paix profonde dont rendent parfaitement compte les chants triomphants de Milarépa. On est loin du jardin de curé, mais ce que lon apprend dans linfiniment grand, on peut aussi le pratiquer dans le tout petit, retrouver le même mouvement de lâme. Tout est affaire de regard. François dAssise dans son ermitage des collines dOmbrie sadresse au frère Soleil et à la soeur Lune dans des termes proches de ceux quemploient les indiens Huicholes des Hauts plateaux mexicains. Le sens de lespace infini nexclut pas lattention aux fioretti qui poussent au bord du chemin, bien au contraire. Chacun sait, à cet égard, que les Tibétains détiennent, reconnaissent et utilisent une extrême variété de plantes, base des remèdes de leur médecine traditionnelle.
Françoise Bonardel : Vous parlez dans lun de vos projets de "sacraliser" le fait daller dans le jardin. Quentendez-vous exactement par là ? Comment des enfants autistes peuvent-il accéder, grâce à ce contact avec la nature, à une forme de sacralité ?
Anne Ribes : En fait, sacraliser le jardin, cest, dans une certaine mesure, ritualiser le moment où lon sy rend. Pour ce qui nous concerne, avec des enfants en rupture de mots mais en quête de sens, il est important de savoir où lon va, ce que lon va y faire. On sy prépare, on fait son programme, on enfile bottes et K-ways, on nettoie les outils, on choisit les graines. On se met en position mentale déveil, de tranquillité, voire même de concentration mais cela nempêche pas lenthousiasme déclater sous forme de cris et de drôles de danses. Cest naturel! On ne quittera pas le jardin, non plus, sans un moment de remerciement, de partage, qu on appelle la dédicace dans les rituels tibétains. Ici on boit une tisane, on cueille une fleur ou une framboise et lon dit que cest bon.
Françoise Bonardel : Vous navez pas, mavez-vous dit, de prétention thérapeutique directe dans vos ateliers de jardinage ; et votre intervention apparaît en effet plutôt, de lextérieur, comme un sas de bien-être, comme une "respiration verte" dont les effets peuvent néanmoins savérer insoupçonnés. En avez-vous dores et déjà évalué la portée ? A quels signes ?
Anne Ribes : Sil nont pas de prétention à proprement parler thérapeutique (si ce nest dans des domaines où la thérapeutique reste incertaine, comme lautisme ou la maladie dAlzheimer) les jardins que nous mettons en place nen ont pas moins une spécificité : soulager la souffrance particulière de ceux qui sont hospitalisés. Nous navons pas encore déléments nous permettant de quantifier ni même absolument de qualifier ce quun atelier potager-fleurs peut apporter à la santé dun malade. Nous sommes animés de fortes intuitions et dun début dexpérimentation. Ce qui est dailleurs un cheminement normal. Nous souhaitons vivement que des cliniciens de plus en plus nombreux sintéressent à la lecture de ces expériences. Ce que nous constatons sur un petit nombre dindividus, à savoir des enfants en grande souffrance psychologique, cest un résultat tangible dans le progrès de leur communication. Le jardin joue le rôle dun média, dun support et dune rupture dans le système douloureux de leur enfermement intérieur. Nous avons écrit que nous espérions ainsi créer la base matérielle dune nouvelle médiation relationnelle. Bien entendu, lensemble de lactivité du service tend au même but et le jardin nest quune activité parmi dautres. Comme dans un protocole médicamenteux une molécule interagit avec dautres. Ce qui nous a mis sur la voie ce sont aussi des études menées aux Etats-Unis et au Canada et qui semblent indiquer une certaine efficacité dentraînement, par exemple dans la maladie dAlzheimer. On a en effet constaté que des personnes qui en sont atteintes ne perdent nullement la mémoire de certains gestes ancestraux, comme de repiquer une plante en plaçant la racine vers le bas et le feuillage vers le haut.
Françoise Bonardel : Est-ce cela, la mission dun bodhisattva ? Restaurer les liens qui ont été détériorés ; mais des liens libérateurs, si jose dire, et non de nouvelles entraves à la santé. Lhomme en bonne santé spirituelle et physique, est-il naturellement porté à la contemplation, comme le pensaient les anciens ?
Anne Ribes : Dans toute action tendant à soulager les souffrances des autres on peut voir la mise en pratique de lidéal du bodhisattva, exprimé dans tant de textes majeurs. Que lon soit en bonne santé ou malade, un présupposé demeure que lon peut exprimer ainsi : Il nest dautre moyen de se soigner soi-même que de soigner autrui, et nul espoir de soigner autrui si lon ne se soigne pas soi-même. Lhôpital est le lieu où lon se rend pour recevoir des soins mais quy donne-t-on ? Bien sûr il nest pas question de sintituler médecin et de se mettre à soigner sans en avoir les qualités, cela pourrait être très dangereux. Mais dune certaine manière pourtant, nous avons tout autant besoin de donner que de recevoir. Alors en "soignant" le jardin et les milliers dêtres qui lhabitent, peut être saisira-t-on la chance de tenter une sortie salutaire de soi, dentretenir un échange fructueux. En soignant, le soigné se soigne! Cette activité doit demeurer légère, modeste, presque invisible. Ici, rien ne sert de forcer le temps. Je pense aux très belles pages de Gilles Clément sur son "jardin en mouvement". Quant à ceux qui cherchent à appliquer le dharma dans leur vie, on peut, à linstar du maître vietnamien Thich Nhat Hanh, qui en a fait une pratique au Village des Pruniers, leur recommander de partager ainsi leur activité. Nest-ce pas une excellente occasion dêtre attentif à ne pas tuer, même de tout petits animaux, de pratiquer la générosité en admettant quune partie de sa récolte soit un cadeau pour ces milliers dêtres, dexercer sa patience, car on le sait, rien ne sert de tirer sur lherbe pour la faire pousser! Bref, on peut ici conclure une paix dont on perçoit les prémisses dans la contemplation méditative! Maître Eckhart naffirmait-il pas que "ce que lon acquiert par la contemplation doit être restitué en amour".
Pour contacter l'association et la soutenir dans son action : "Belles Plantes", Château d'Agnou, 78580 Maule, assobelleplante@aol.com
Reproduit avec l'aimable autorisation de Connaissance des Religions. Le sommaire du numéro 67-68 "La contemplation de la nature" (en vente dans toutes les librairies) :
Jean Biès : "La sagesse des reflets
Françoise Bonardel : "La simplicité contemplative de la nature selon Plotin"
J. Canteins : "Vision au Canigou : la montagne sacrée"
Maître Dôgen : "Le Sûtra des montagnes et des eaux" (présentée par F. Bonardel)
Patrick Laude : "Charles Eastman, Le Grand mystère"
Ph. Faure : "La transfiguration du monde"
Ch. Guyonvarc'h : "Le moine et son chat, poème irlandais"
V. Lovinescu : "Méditations sur la nature"
J. Moncelon : "Novalis. Les disciples à Saïs"
S.H. Nasr : "Nature et contemplation dans la perspective du soufisme"
"Anne Ribes, Entretien" (réalisé par Françoise Bonardel)
HP Rinckel : "Le Verbe au coeur des êtres"
Frithjof Schuon : "Pontifex et Khalîfah"
Jean-Marc Vivenza : "Sur-essentiel et dépassement du créé"
Reproduction interdite. Photographies "Le Jardin fleurs-potager de la Pitié-Salpétrière" © Carole Desheulles.
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