En mars 2005, nous avons publié un article inédit de David Loy, What’s Buddhist about Socially Engaged Buddhism? qui nous paraissait une bonne introduction à ses travaux aux confluents du bouddhisme et de la philosophie politique. Les réactions des lecteurs attentifs du site ne se sont pas faites attendre...
Mise à jour de février 2006 : mise en ligne de la version française Qu'y a-t-il de bouddhiste dans le bouddhisme socialement engagé ?
Une première réaction de Jean Delpech (avril 2005). L'engagement de Jean Delpech s'inscrit dans la mouvance anarchiste et individualiste. Son site : Le grenier des insoumis.
Dans cet article, David Loy entend montrer la spécificité du bouddhisme socialement engagé par rapport à toute autre forme de spiritualité dite "engagée". Il prétend dépasser la simple démarche d'assistance sociale à laquelle se résume souvent "l'engagement social". Par sa philosophie, le bouddhisme aurait donc une contribution originale à apporter à la critique sociale et cette contribution apporterait des propositions concrètes de pratique(s) sociale(s) à même de subvertir l'ordre actuel.
Pour Loy, cet apport fondamental du bouddhisme tiendrait dans la transposition de la doctrine du "non-soi" au corps social. Cette approche permettrait de déceler l'illusion sociale : les sociétés se projetteraient dans un "soi collectif" (l'intraduisible wego de Loy), soumis aux mêmes errances que nos sois individuels. L'institutionnalisation des trois poisons que forment l'avidité, la haine et l'ignorance conforterait les sociétés à perpétuer une multiplicité de souffrances. Effectivement, on pense aux nations qui en agressent d’autres pour s'emparer des ressources nécessaires à leur pérennité? Des nations qui peuvent également s'en prendre à certains de ses éléments constitutifs, comme ses citoyens, dans le but d’écarter des "menaces".
Je ne peux contester la pertinence de ce point de vue : je le partage même résolument. Il est même dommage que Loy n’évoque pas les travaux d’auteurs Occidentaux, contemporains ou passés, où ces mêmes idées sont en germe. Loin de l’affaiblir, cela donnerait plus de force à son propos, même s'il perdrait au passage quelque peu de son "originalité"? Depuis longtemps, les anarchistes réfutent le statut de "dispositif de gestion commune" prêté à l'Etat ou à d'autres institutions pour y reconnaître des entités autonomes prêtes à mobiliser tous les moyens possibles pour assurer leur pérennité. La question est également soulevée par l’ensemble des mouvements altermondialistes. A sa décharge, une telle mise en perspective n'était pas l'objet de son article.
Ce sont les applications concrètes pour la pratique sociale proposées par Loy qui nous intéressent. Mais, il faut bien avouer, on a vite le sentiment, en le lisant, de sombrer dans la naïveté la plus absolue. Loy adopte la perspective bouddhiste jusqu’au bout : une fois les vérités sur la souffrance établies, considérons les vérités sur sa cessation. Appliquons donc les antidotes adéquats, et abstenons nous de nous livrer à des actes négatifs : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir? Bref, adoptons collectivement une morale élémentaire. (Bien sûr, Loy n'aborde pas la question en termes de morale, il n’est pas ici question de "bien" et de "mal", seulement d’actes "positifs" et "négatifs", mais en pratique, je ne vois pas bien la différence avec une morale élémentaire.)
Pour résumer, dit-il, il suffirait qu'une majorité de personnes adopte une conduite vertueuse pour que la société se dirige vers la vertu. Malheureusement, les faits démentent la validité d'un tel projet. Le scandale de la dernière invasion de l'Irak est là pour nous le rappeler. Combien de personnes, à travers le monde, sont descendues dans la rue contre cette guerre ? Combien d’autorités religieuses, combien de chefs de gouvernement même se sont prononcés contre ? La guerre a pourtant été déclenchée. Même des pays comme l’Italie où la majorité des citoyens y était opposée, y ont envoyé des troupes. C’est un exemple criant, mais quotidiennement combien d’autres situations se reproduisent à l'identique ?
Poursuivons néanmoins ce parallèle entre l'individu et la société. D'un point de vue bouddhiste, lorsque je m'engage sur le chemin spirituel, je prends d'abord conscience de ma propre souffrance, j’en identifie la source, puis je reconnais les moyens de la résoudre, et je prends la ferme résolution de les mettre en oeuvre. La prise de conscience et surtout la décision volontaire d'adopter un autre comportement sont essentielles. Pour que ce schéma soit transposable au niveau collectif, il faudrait que la décision soit également prise au niveau collectif. Or, il faut bien admettre que les moyens de décision "nous" échappent complètement.
Le mouvement social contestataire n’a nul besoin de prendre conscience qu'il existe un problème : ce malaise est sa raison d’exister. Il n’a pas besoin non plus qu’on lui explique que la militarisation, l’exploitation déraisonnable des ressources terrestres, la discrimination augmentent chaque jour la détresse. C'est également sa raison d’exister. Je ne connais pas une utopie sociale qui n’aspire à l’abolition du meurtre, du mensonge, de la misère, de l’exploitation, des inégalités et des discriminations : la fin de l’aliénation en somme. Ces utopies sont nées pour l’essentiel dans un contexte laïque : ce n’est donc pas la spiritualité qui leur manque.
Ce qui leur manque, c'est la réappropriation des moyens de décision. Je ne parle pas de mettre en oeuvre une dictature du prolétariat, ou une dictature de la sagesse, mais d'une possibilité réelle pour tout un chacun de peser effectivement de manière libre et éclairée sur les choix collectifs. Bref, il s'agit de structurer et d'organiser la société autrement. Or, sur ce point crucial, le bouddhisme n’a strictement rien à proposer, et même, une raison de sa survie ayant été sa collusion avec les autorités étatiques ou gouvernementales, il s’est toujours abstenu de proposer quoi que ce soit.
Aujourd'hui, même parmi les plus radicaux, seuls quelques fétichistes illuminés, semblent croire encore que l’insurrection puisse mener à un changement social positif. Il est difficile d’imaginer autre chose qu’un vaste mouvement de fond qui affecterait l’ensemble de nos rapports sociaux. La possible contribution du bouddhisme à ce mouvement ne se situe pas au niveau philosophique. Un tel débat doit simplement montrer que le bouddhisme n'est pas incompatible avec la contestation sociale, et qu’il ne la menace pas. Mais pour se faire, il faudrait encore que les bouddhistes rompent avec les fanfreluches religieuses, les querelles de chapelles, et surtout, l’arrogance.
Un slogan féministe des années 70 proclamait : "Le privé est politique". Il ne s'applique plus aujourd’hui au seul féminisme : une large part de ceux qui s’attèlent à la critique sociale savent que leurs comportements individuel et quotidien fait aussi partie de la "lutte". Dans un monde aussi interdépendant que le nôtre, ce que je mange, ce que je consomme, la façon dont je me comporte avec mes pair(e)s n’est pas sans conséquence. En même temps, toutes les actions que je puis entreprendre n'ont guère de portée au-delà de ma propre existence et de mon cercle immédiat de vie. C’est le paradoxe post-moderne.
Les vertus bouddhistes suscitent l’admiration et sont utiles : la générosité, la discipline, l'énergie, le recul, l'ouverture, la distanciation des passions, etc. Développer ces vertus est salutaire lorsque l’on milite, ou lorsque l’on vit dans une communauté régie sur le principe de l’abolition de la propriété privée (ce qui me fait penser que j’ai oublié de mentionner une qualité incontournable : la patience ;-). Je considère que ce discours bouddhiste est sain et qu'il peut être détaché d'un contexte religieux : ces qualités ne sont pas un don d’un dieu, elle sont fondamentalement présentes au fond de nous. Le bouddhisme propose surtout une pratique concrète très simple et efficace pour les cultiver : la méditation. La méditation aiguise la conscience. Comment peut-on lutter contre des rapports inégalitaires et de domination inscrits dans le quotidien sans la moindre conscience aiguisée ? Je ne veux pourtant pas dire que seule une partie de l'enseignement bouddhique serait utile. Si d'autres questionnements - plus spirituels - émergent de cette pratique, ils doivent également être abordés.
C'est en se confrontant à des problèmes concrets que l'on réfléchit et trouve des solutions. Mais pour le moment, que l’on ne fasse pas passer des vessies pour des lanternes : le discours social du bouddhisme engagé est encore loin d’atteindre la réflexion des auteurs chrétiens engagés, je pense à Tolstoï ou à la Théologie de la Libération. On écrit en Occident depuis plusieurs siècles sur l’émancipation de l’homme, presque tout a été dit sur la question. Inutile d’en rajouter. Faisons plutôt vivre ces écrits. Pour le moment le silence des bouddhistes engagés sur cette littérature occidentale est total, c'est dommage et peut-être même suspect. La crise n’est pas tant théorique que pratique, et c’est bien à ce niveau que le bouddhisme peut offrir des propositions concrètes.
Au fond, je ne suis pas réellement en désaccord avec David Loy. Mais ce n'est pas ce qu'il dit, plutôt ce qu'il ne dit pas, qui me pose problème.
Jean Delpech
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